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C Nantes 1983, quelque part entre Rio et Liverpool

 

Les grandes équipes - En 1983, le championnat de France est balayé par un FC Nantes irrésistible qui surpasse un à un tous les favoris du championnat.

Le Football Club de Nantes ne fait pas partie des favoris du championnat de France 1982/83. Le club breton, habitué aux premières loges depuis dix ans, a raté sa précédente saison en terminant à une sixième place indigne de son rang. Il a viré son entraîneur, Jean Vincent, et l'a remplacé par un homme de la maison, Jean-Claude Suaudeau. Un homme dont on dit qu'il détient la formule du “jeu à la Nantaise”.
Le club a en effet bâti sa réputation sur un football léché, offensif, basé avant tout sur le mouvement collectif. Dans les années soixante, l'entraîneur José Arribas avait choisi cette option pour faire face au football physique alors pratiqué un peu partout dans l'Hexagone. La formule s'est avérée payante: Nantes s'est hissé parmi l'élite et a rapidement remporté ses premiers titres.

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Coco, Max, José et les autres

Parmi les joueurs de cette époque, Jean-Claude Suaudeau faisait office de relais du coach. Sa carrière de joueur terminée, il est chargé d'enseigner la méthode Arribas aux jeunes venus intégrer le tout récent centre de formation. En 1976, lorsque le maître Arribas quitte les lieux, l'élève pense bien devenir l'entraîneur de l'équipe première. Mais à sa grande surprise, on fait appel à un autre. Durant six ans, Suaudeau rumine sa vexation et poursuit son travail de l'ombre. Jusqu'à ce qu'on l'appelle enfin, en avril 1982.

Deux joueurs ont quitté Nantes durant l'été 1982, et non des moindres : Gilles Rampillon, le meneur de jeu, et l'emblématique Henri Michel, qui a mis fin à sa carrière. En contrepartie, le club ne recrute... personne. Suaudeau, qui aurait quand même aimé un renfort ou deux, ne se formalise pas de cette lacune. Il connait bien les joueurs qu'il a à sa disposition, et compte notamment sur trois d'entre eux pour rendre l'équipe compétitive. D'abord Vahid Halilhodzic: l'avant-centre yougoslave a réalisé une première saison fantomatique à la pointe de l'attaque nantaise, mais Suaudeau a fermement insisté pour qu'il reste au club. Ensuite José Touré: le fantasque joker de Jean Vincent a selon Suaudeau acquit suffisamment de maturité et d'expérience pour imprimer le tempo de son équipe et en devenir le meneur de jeu. Enfin, Maxime Bossis: après avoir exploité toutes les facettes du poste d'arrière latéral au plus haut niveau, le grand Max aspire à diriger une défense en se plaçant au centre. L'air de rien, le FC Nantes 1982/83 s'est renforcé d'un avant-centre, d'un meneur de jeu et d'un libéro.


Méthode brésilienne

L'entraîneur nantais a passé une partie de l'intersaison en Espagne pour voir quelques matches du Mundial 1982. Il a notamment suivi le bal enchanté de l'équipe du Brésil, celle des Zico, Socrates et autres Junior, et en est revenu avec ce constat: le Brésil séduit parce qu'il joue simple. Malgré leur potentiel technique, les Brésiliens recherchent avant tout la disponibilité du partenaire et, lorsqu'ils ont le ballon, la solution la plus juste. Suaudeau aime le Brésil, et il aime aussi le foot anglais. Il n'a jamais caché son admiration pour le Liverpool FC qui domine l'Europe avec son jeu fluide et direct. Lorsque démarre le championnat 1982/83, Jean Claude Suaudeau lance à qui veut l'entendre que son FC Nantes sera une synthèse du Brésil et de Liverpool. Rien que ça.

Ce Nantes-Brésil-Liverpool a l'occasion d'évaluer son potentiel rapidement. La troisième journée du championnat l'invite à se rendre chez le grand favori, Bordeaux. Les hommes d'Aimé Jacquet font parler leur puissance et leur expérience, mais les Nantais ont du répondant. Ils ouvrent rapidement le score par Loïc Amisse, puis doublent la mise en début de seconde mi-temps. Malgré une course-poursuite qui permettra aux Girondins de réduire l'écart, le match est plié et la victoire consommée (2-1). Une semaine plus tard à Marcel-Saupin, les Nantais déboulonnent le Stade Brestois (5-1) et s'emparent de la première place du classement.

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Photo L'Équipe : voir le diaporama "Nantes, une idée du jeu (1967-2007)" sur lequipe.fr.

Couleur locale

La défaite qui suit, 2-1 au Parc face au PSG, n'est qu'une péripétie. Nantes impose son jeu sur tous les stades de France et termine ses rencontres avec l'admiration de ses adversaires. Au jeu primesautier qu'on lui reprochait parfois, le FC Nantes a ajouté une dimension athlétique ainsi qu'une grande rigueur défensive. Maxime Bossis, devenu capitaine, dirige la défense comme s'il l'avait fait toute sa vie. À son coté, Patrice Rio se découvre une nouvelle jeunesse. Le rugueux normand, écarté par Jean Vincent, avait envisagé de mettre un point final à sa carrière avant que Suaudeau ne le fasse changer d'avis. Il réalise l'une des meilleures saison de sa carrière. Tout comme Jean-Paul Bertrand-Demanes, le gardien de but que les gants ne trahissent désormais plus.

La particularité de l'effectif du FC Nantes est d'être essentiellement composé de joueurs du cru. Hormis Vahid Halilhodzic (et le Danois Henryk Agerbeck, rarement titulaire), hormis également Patrice Rio, qui effectue sa treizième saison à Nantes mais qui a été formé au FC Rouen, tous les joueurs ont découvert le football pro au FC Nantes, tous sont passés par le centre de la Jonelière et tous ont été imprégnés du même projet de jeu. L'effectif nantais jouit ainsi d'une richesse extraordinaire, celle de pouvoir changer de joueur sans que son système n'en pâtisse. Suaudeau aime souligner la polyvalence de garçons comme Thierry Tusseau ou Seth Adonkor, qu'il peut aligner en défense ou au milieu de terrain avec le même bonheur. Il se félicite de l'intégration naturelle des jeunes William Ayache, Michel Bibard, Fabrice Poullain, Fabrice Picot, qui jouent le même football que les anciens Loïc Amisse, Bruno Baronchelli ou Oscar Muller.


Quand les adversaires explosent

Mais en octobre, une surprenante défaite à domicile devant Metz (2-3) vient opportunément rappeler aux Canaris qu'ils ne sont pas à l'abri d'un excès de confiance. La machine repart de plus belle jusqu'au rendez-vous décisif du 15 décembre, dernière journée des matches aller, où les Nantais reçoivent un de leurs poursuivants immédiats, le Racing Club de Lens. D'entrée, les Nordistes bousculent les Bretons au point de pousser Max Bossis à ouvrir le score contre son camp. Malmenés sur leurs bases, décontenancés par le culot de leurs adversaires, les hommes de Suaudeau décident alors d'élever leur niveau de jeu. Ils reviennent aux fondamentaux, prennent le dessus et renversent une situation compromise. Ils s'imposent finalement avec un score qui laisse pantois: 5-1.

La reprise en janvier démarre par un autre choc. Nantes reçoit Bordeaux, le dauphin qui n'a pas encore perdu l'espoir de coiffer son rival. On s'attend à un sommet serré, tendu, voire ennuyeux. Les Jaunes règlent l'addition en moins d'une heure: 4-0. Rien désormais ne peut arrêter les Jaunes dans la conquête de leur sixième titre. Les chroniqueurs regrettent même que ces Canaris ne disputent pas une Coupe d'Europe cette saison-là. Leur confiance, leur emprise sur les rencontres et leur plénitude les auraient certainement menés très loin. Le hasard a voulu que Nantes retrouve les Girondins quelques semaines plus tard, dans le cadre de la Coupe de France. Le match aller en Gironde ne donne aucun but. Mais au retour à Saupin, Bordeaux explose à nouveau, sur le même score : 4-0.

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L'affaire Tusseau

Les Canaris poursuivent ainsi leur chemin jusqu'à la fin du championnat, ne concédant que deux insignifiantes défaites à Strasbourg (2-0) et à Rouen (1-0). Ils récoltent leur titre à quatre journées de la fin au terme d'une victoire (4-2) contre un Saint-Etienne à la dérive. La fête bat son plein dans la Cité des Ducs, mais Jean-Claude Suaudeau ne peut cacher son vague à l'âme. Juste après le match, un joueur, Thierry Tusseau, lui a froidement signifié qu'il quittait le club en fin de saison. Le traitre a signé aux Girondins de Bordeaux! La tractation s'est déroulée au soir du 4-0 d'avril en Coupe de France. Bordeaux, humilié sur le terrain, avait pris sa revanche dans les coulisses. L'entraîneur nantais est bouleversé par la nouvelle. Il n'imaginait pas qu'un de ses joueurs puisse être tenté d'aller voir ailleurs. Le directoire du club est tout aussi décontenancé: jusqu'alors, on renouvelait les contrats sans trop de discussion. Désormais, il va falloir composer avec les moyens des clubs adverses, et avec des joueurs qui n'ont plus peur de quitter le cocon jaune.

Les palmarès retiennent donc que le FC Nantes a remporté le championnat 1983 avec dix points d'avance sur le deuxième, à une époque où la victoire ne vaut que deux points. Les Jaunes terminent avec la meilleure attaque, la meilleure défense, le meilleur buteur, le meilleur passeur... Avec 27 buts, Halilhodzic efface l'impression mitigée de sa première saison. Au lieu d'attendre le ballon à la pointe de l'attaque comme il avait tendance à le faire au début, le Bosniaque participe désormais à la construction des offensives, ce qui n'est donc pas incompatible avec l'efficacité au moment du dernier geste. Il bénéficie également de la plénitude conjuguée de ses deux ailiers, Amisse à gauche et Baronchelli à droite, sans oublier le talent enfin mûri de José Touré. L'élégance et la vista de ce dernier, en plus de son maillot jaune et sa peau mate, lui ont valu le surnom de "Brésilien".


Chef-d'œuvre au Parc

Champion de France pour la sixième fois de son histoire, le FC Nantes rêve également de décrocher la Coupe de France et de réaliser ainsi le premier doublé de son histoire. La finale, le 11 juin 1983 au Parc des Princes, est l'occasion pour les Canaris de conclure en apothéose une saison exceptionnelle. Face à lui, le Paris Saint-Germain n'entend pas se laisser faire et ouvre le score d'entrée. Malgré tout, la finale devient une nouvelle démonstration de foot à la nantaise. Bruno Baronchelli égalise d'une percée dans la défense parisienne. Puis, juste avant la mi-temps, José Touré signe son chef-d'oeuvre: sur un centre d'Adonkor, le "Brésilien" s'élève au dessus des défenseurs parisiens, accueille le ballon sur sa poitrine, réalise deux jonglages, passe le ballon au dessus de lui et, d'une lourde frappe du gauche, l'expédie dans la cage d'un Baratelli stupéfait. On aurait dû en rester là. Pour toujours.

Le festival continue en deuxième période. Sur une contre-attaque, quatre Nantais se retrouvent opposés à deux Parisiens. Vahid Halilhodzic a tout le loisir de donner son ballon à un coéquipier, mais il préfère tenter sa chance. A coté. Curieusement, ce pêché d'égoïsme de l'attaquant yougoslave constitue l'épilogue de la domination jaune. La suite de la finale appartient à l'adversaire. Paris se réveille, Paris égalise, puis Paris l'emporte 3-2. Nantes revient à la maison sans la Coupe. Et avec un petit coup de blues. Inexplicablement, l'équipe retrouvera ses travers la saison suivante. Renforts inconséquents, aventure européenne avortée, blessures de toutes sortes et au final une nouvelle sixième place. À croire que le départ du seul Thierry Tusseau a brisé la belle dynamique.

Sans le savoir, Jean-Claude Suaudeau avait atteint son apogée dès sa première saison d'entraîneur pro. Il remportera bien un autre titre, douze ans plus tard, avec une bande de gamins beaucoup plus joueurs et beaucoup moins disciplinés. Aujourd'hui retraité, l'entraîneur nantais ne cache pas sa préférence pour ses champions de 1983. Ce  fut de loin son équipe la plus accomplie. Un petit coup de pouce du destin aurait pu en faire l'une des plus grandes équipes de l'histoire du foot. Quelque chose a mi-chemin entre le Brésil et Liverpool...



07/01/2013
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